Kacerikwô (prononcé [katchérikouin])

Publié le par elsamat

Mercredi 29 Octobre

Nous revoilà sur le terrain.Cette fois ci, nous sommes sur les lieux dont la collecte de vendredi dernier recueillait les histoires. Quelque part à l'est de Moindou. Même acteurs, même scénario.
Les terres que nous visitons ont été autrefois la propriété du clan du vieux. A cause des guerres contre l'armée française, les populations autochtones ont été contraintes de quitter les lieux pour aller s'installer de l'autre côté de la montagne, tribu actuelle de Wérou Pimé, laissant derrière elles une partie de la famille. Une partie des terres a ensuite été récupérée après le départ du propriétaire blanc, qui a fait don des 25ha de terrain à un de ses employés. De nouvelles tribus se sont alors créées dont celle du clan Hoveureux, une des lignées de la famille. Ces tribus ont une centaine d'années, peut-être pas.
Au fil de notre parcours le vieux parle et parle encore avec une émotion toute particulière. Celle évoquée par son retour sur ces terres perdues, tel un patriarche déchu.
On remonte le chemin de la migration de son clan, le fameux cailloux-péage, le creek où on se repose après la poursuite. Tout est là. Sur la gauche, un terrain de foot en friche marque l'emplacement de l'ancienne tribu. Terrain vague, souvenir flou que les herbes et les chevaux sauvage ont envahis.
                 
" Mon grand-père avait 124ans, nous dit-il. Il était tellement vieux qu'il devait ramper pour se déplacer. On ne voyait plus que ses os, son visage n'était que des trous, ses joues creusées, ses yeux enfoncés dans son crâne. Il nous a dit de partir..."

Le récit oscille entre histoire et légende, entre réalité et mythe. C'est une véritable épopée que nous conte le narrateur, avec l'émotion qu'il faut. Mais la véracité de ses propos n'a pas besoin d'être prouvée. Voilà la particularité de cette littérature orale kanak. Elle vit de son interprétation mythique, par le ton qu'elle donne à ses histoires, comme un style d'écriture. L'ambiguïté des faits rapportés sert juste à élever le récit, et à faire passer les anciens dans la légende, comme des êtres surnaturels. "Nos vieux " sont alors acteurs de l'histoire, fondateurs de la société et de son organisation actuelle. Par le mélange entre mythe et histoire , le conteur nous embarque et marque nos esprits, il met a contribution nos émotions et les siennes pour que la parole laisse une trace.
Contrairement à la vision européenne, nous explique Partice Godin, ici le mythe et l'histoire sont intimement liés. Par ses récits sur l'origine de la création du monde (cosmogonie), des migrations de clan, sur la justification des toponymes, sur le déroulement des faits historiques (guerres, rebellions, conflits...), le mythe justifie la vie sociale kanak. Il sert de repère pour l'organisation de la société et sur les valeurs et comportements à acquérir.
Le mythe est spécifique à l'histoire du clan. Ce qui explique que les collecteurs arrive à recueillir plusieurs versions différentes d'une même histoire et cela sur une même aire coutumière. En fait, plus l'histoire possède de variantes, plus on peut souligner son ancienneté et son importance. C'est aussi pourquoi, lorsque je demande aux collecteurs si ils tentent de recouper les histoires pour en obtenir une version complète, il me répond que ça n'est pas utile. Il convient de sauvegarder la diversité des histoires et par là même, la spécificité de chaque clan.

On comprends donc que certain récits soient d'une grande solennelité. Lorsque le vieux, pendant la pause déjeuner, nous raconte l'histoire de la migration des clans vers le sud, une véritable mise en scène s'est installée. Lui, seul au centre. Ses auditeurs tout autour. Il a sur sa tête une couronne de fougère que son petit fils lui a fabriqué. Sa parole, racontant le passage des clans dans les villes du sud, emportant avec eux leur langue, le méa, qui donnera leur noms aux lieux traversés ( Môméa, Dumbéa, Nouméa...), et bien cette parole est rythmée. Comme l'écoulement de l'eau de la rivière derrière nous. Tout est silence autour de cette voix qui file sans s'arrêter et trace le chemin. Et quand, en fin de parcours, elle s'éteind, tout le monde pousse alors un cri de clôture:
" - HOÏ ! "
La tardition orale, sous forme de récit mythique comme on l'a vu ici (virrewo), est lié à l'acte rituel. Comme une sorte d'acte liturgique, la parole utilise une gestuelle codifiée. Variations de volume, de débits, de monotonie ou dramatisation du récit. Tous ces éléments permettent de sacraliser la parole et de lui donnée une forte portée dans l'acte de transmission.

Je pars dans mes délires d'apprenti anthropologue.
Il n'y a pas encore de tournée prévue pour la semaine prochaine.
J'entre dans ma dernière semaine de stage au centre avant le départ en vacance, j'espère que je pourrais y aller encore une fois au moins.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
O
Super Mathieu ! Du bon boulot ! Je crois qu'un mois ne va pas suffir pour tout découvrir !!!
Répondre
M
Merci Mat de nous faire partager tes expériences d'ethnographe en campagne kanak. Ca donne envie, ça fait voyager sous la grisaille lyonnaise, et ça confirme l'intérêt de notre discipline!!J'espère pr toit que tu pourras renouveller l'expérience mercredi prochain. Vivement votre retour pr que tu ns transmettes "en vivo" la parole des vieux du cailloux!
Répondre
M
Je suis toute zémue!....Merci mon Mathieu.
Répondre