Collecte

Publié le par elsamat

Des nouvelles fraîches.
Du chemin a été parcouru depuis la semaine dernière. J'ai fini par mettre un cran d'arrêt à mon travail de secrétaire. J'ai donc pris rendez-vous avec le directeur du centre, Mr Emmanuel KASARHEROU, qui m'a ouvert les portes de la collecte. J'ai rencontré Yamel EURITEIN qui s'est proposé de m'emmener avec lui et deux de ses comparses faire un travail de toponymie sur la région de Moindou.
La toponymie consiste en l'explication des origines des noms de lieux (tribus, creek, pic et autre montagne). On rencontre une personne ressource, souvent un ancien, qui nous raconte ses histoires concernant les noms donnés aux lieux de la vallée. On peut  ainsi, grâce à cette parole, retracer les histoires de migration de population, les différents conflits et guerres de clan, les mythes d'origine (création des hommes, lieux magiques de leur naissance, lieux d'éclatement des clans...). Tout un programme.

Vendredi 24 octobre
Levé à 4h pour pouvoir relier Kwawa et plus particulièrement la tribu de Wérou Pimé au fin fond de la vallée de Niéré. C'est là qu'on va pouvoir rencontrer notre vieux, notre mémoire, ou plutôt la leur. Une mémoire vivante qui se base sur l'oralité, la transmission.
Selon Jack GOODY, la parole est, dans les sociétés non écrite, la ressource principale d'information. Il devient donc nécessaire de s'y référer pour s'instruire du passé, des interprétations du monde. Les anciens possèdent ce savoir par simple souvenir des temps anciens, des pratiques et des gens. Les vieux deviennent alors des "corbeille à paroles" pour reprendre l'expression de Maurice Leenhardt. Ils deviennent naturellement des référents. C'est le cas du sage que nous sommes venus voir aujourd'hui. Sa mission est de nous instruire et c'est aussi pourquoi il a accepté notre entretient.
Nous arrivons donc devant chez lui, aux portes du savoir.
Nous entrons.
L'air est rempli d'humilité, les personnes s'effacent devant la grandeur de la demande. On vient voir le vieux et échanger avec lui une parole, un récit. Face à cette requête, on baisse le regard, on incline la tête le temps de la coutume où on s'échange quelques manous (bouts de tissus), du tabac et des allumettes, et un billet de 1000. Cette coutume sert de permission pour l'accès à la parole. Une sorte de contrat de confiance et de respect.
Sont présents les collecteurs, le vieux et ses fils, venus l'épauler sans doute, le rassurer et faciliter la transmission, et le petit fils, un peu à l'écart.
"Il accepte de vous raconter".

Alors il se lance.
L'histoire de la région, comment les peuples sont sortis de la montagne pour s'éparpiller sur le territoire, listes des clans et de leur migration, les guerres, les migrations de sa propre famille... Puis vient l'explication des noms de creek en partant du bas de la vallée jusqu'en haut de la montagne. De ces explications découle alors une histoire. Une histoire de guerre se passant de l'autre côté du relief et qui a provoqué les mouvements de populations. Le chemin que parcoururent les anciens à l'époque est semé d'étapes (cailloux, creek, pic...) dont les noms décrivent les comportements qu'ils ont eu, et qu'il advient de respecter aujourd'hui. J'en donne ici un petit extrait:
- le cailloux qui compte les hommes et que seuls les nombre pairs peuvent passer sous peine qu'un malheur arrive (une sorte de péage magique)
- le creek où on attend son pair pour pouvoir continuer sa route
- le creek des sagaies, marquant le danger de l'entrée dans un nouveau territoire
- le creek où on se repose d'avoir trop courru pour échaper aux flèches
etc...
Nous pouvons donc suivre un véritable chemin toponymique retraçant l'histoire des peuples sur le territoire.

Le temps est très long, à l'image du mode de vie kanak. On prend le temps de la parole, avec beaucoup de répétition comme pour s'assurer que la parole se fixe et qu'elle dure. Mais la restitution exacte de l'histoire n'est pas nécessaire. La tradition orale porte son intérêt sur les évocations inexactes, différentes et vivantes. Dans cette forme de mémoire s'insère l'invention et la réinterprétation. Un autre vieux à un autre endroit connaîtra sans nul doute des variantes de ces histoires. Peu importe.
Malgré cela, le travail de collecte se fait de manière directe, c'est à dire dans la langue du conteur et mots pour mots. Les collecteurs ne se laisse pas le droit à la réinterprétation des histoires ou à leurs traductions.

Suite à 4h de collecte, la coutume nous est rendue. Elle insiste sur les besoins de chacun à participer à ce travail afin de sauvegarder ce qui est en péril pour les kanaks: le savoir des anciens. Quelque remerciements sont échangés.
Puis vient le temps du dialogue. Les acteurs de la collecte me donne alors la parole, à moi l'étranger venu assister à ce recueil. Mes questions se portent sur la position des conteurs par rapport au travail de collecte. En quoi est il important pour eux, pourquoi passer par l'intermédiaire du centre et ne pas raconter directement leurs histoires à leurs enfants pour qui ce travail est finalement destiné.
Il semblerais que l'intermédiaire facilite la transmission. La société kanak est une société où résident d'énormes tabous et elle peine à raconter ses histoires sans risquer de créer des conflits, de déranger. ( histoire d'adultère à l'origine de conflits, histoires de parenté un peu houleuse, etc). Malgré cela, la conscience de l'importance de ce travail de transmission se dessine de plus en plus dans les esprits. Les kanaks sont en train de se rendre compte de leur situation culturelle, du glissement vers une société qui se modernise, qui se globalise, et avec ça, de l'importance de la sauvegarde du savoir. Le choc culturel lié à la colonisation est encore chaud, et le sursaut de conscience doit se mettre en place avec la lenteur qu'on lui connaît. Nos hôtes, eux, l'on compris.
De plus, le désintéret qui naît chez les jeunes pour leurs propres savoirs avec l'arrivée de nouvelles données, complique la transmission. Difficile de parler à quelqu'un dont l'esprit est ailleurs.
Ma dernière question se porte sur le simple fait de ma présence parmi eux pendant la collecte. On m'affirme alors que les blancs ne sont pas hostile à partir du moment où ils s'intéressent à l'histoire kanak. Certain sont même devenus des références comme Maurice Leenhardt ou le sergent citron, acteurs eux aussi de la mise en valeur de cette culture. Mais le racisme existe ailleurs. Par rejet de l'histoire qu'on sait compliquée.

Rendez-vous mercredi prochain pour la suite de la collecte.

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Z
il est trop fort mon homme......
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M
Vivement mercredi prochain!
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S
impressionnant !! toi aussi tu nous transmets beaucoup,merci! Mathieu
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