Littérature orale Kanak

Publié le par elsamat

Vendredi 31 Octobre

 

La littérature orale permet de comprendre comment une société interprète et organise le monde. Les enfants sont initiés aux us et coutumes, aux valeurs morales véhiculées par la société à travers cette forme d'expression. Elle a donc un caractère éducatif et initiatique. Cette littérature s'inscrit dans la mémoire collective et nécessite la transmission. Et qui dit transmission dit circuit de transmission et dépositaires (mythes). Ainsi les récits traditionnels sont autant de témoignages des kanaks sur eux même et sont transmis oralement avec les variations inhérentes à ce genre de littérature, à la fois dans le temps (réinterprétations suivant le contexte) et dans l'espace puisque les versions des mêmes mythes varient selon les aires coutumières et les langues.

On comprends donc pourquoi les vieux sont aussi touchés par le désintéret des jeunes à leurs propres histoires. C'est tout un pan de la culture qui est mis en danger puisque il n'existe pas d'écrits pour sauvegarder tout ces savoirs et ces savoirs-faire. Le problème réside dans la perte de l'identité kanak.

Il existe différentes formes de littérature orale : mythes, légendes, comptines, discours cérémoniels ou généalogiques, chants... Mais le mythe, et plus particulièrement le mythe d'origine, tient une place véritablement primordiale. C'est à travers lui que les kanaks content leur Histoire.

 

Selon Patrice Godin1, le mythe fonde l'ordre social et explique l'origine des choses: origines de répartitions des clans, plantes cultivées, explication des rites, justification de toponymes. Ils relatent également des faits historiques (guerres, rébellions, conflits) qui ont abouti au déplacement des clans. Le mythe énonce une vérité qui engage à la fois l'énonciateur mais aussi tout son clan, les vivants comme les morts. Ainsi certain mythe ne se divulgue pas à n'importe qui. Cette parole touche alors au groupe dans ce quil a de plus intime. Autant l'origine du groupe que l'origine des plante ou la toponymie. Des choses qui participent de son identité.

Le mythe subit dons des variations suivant son degrés de révélation.

Contrairement à la vision européenne, mythe et Histoire sont intimement liés en kanaky. Le discours flotte toujours entre rêve et réalité mais il justifie la vie sociale kanak et continue de nourrir la pensée.

Le mythe est donc une identité sociale spécifique. Le narrateur engage toujours la vision de son propre clan et non celle de l'ensemble de la société.

                                   

 " Le temps de l'origine dans le mythe n'est que rarement le temps des premiers balbutiements de l'univers. Il est le temps de l'alliance qui donne sens à l'existence du clan [...].  L'histoire mythique reste à l'échelle de l'homme et des rapports qu'il entretient avec les autres et avec le monde qui l'entoure."2

 

Voici l'exemple d'une version du mythe fondateur de Téâ Kanaké, premier homme kanak à l'origine de la société3:

 

- l'origine des êtres:

A l'aube du monde, la lune dépose sa dent sur un rocher qui émerge de l'océan. Sous l'effet de ses rayons, la dent se décompose. Apparaissent alors les premiers êtres vivants. Ceux qui restent sur le rocher se transforment en lézards, ceux qui glissent dans l'eau deviennent anguilles et serpents. De ces êtres primordiaux naît Téâ Kanaké.

( Dans une autre version la lune jette à l'eau un gâteau d'igname enveloppé dans des feuilles de tarot, d'où naîtrons les premiers êtres.)

 

- La terre nourricière:

Né ignorant de tout, il demande aux esprits de lui transmettre ce qu'il doit savoir pour vivre sur terre:

les magies des pierres et des herbes, le travail des champs, la connaissance des plantes. Alors il cultive l'igname et fait pousser le taro. Il plante le coleus qui depuis ce temps protège tous les jardins.

( La poule sultane est le symbole de l'abondance des cultures, le rat est son contraire qui les saccage)

 

- La terre des ancêtres:

Les esprits lui apprennent la vie en société, Téâ kanaké échange les premières ignames et construit la grande case ronde des origines. Il plante le pin colonnaire qui délimite les lieux sacrés et tabous puis, Téâ proclame la première parole.

( La parole du chef est "la bouche du notou", symbole des origines. La parole des clans est "la bouche du coquillage", la conque qui sert d'appel pour réunir le clan. Notou et conque font la paire, l'un est la forêt et l'autre la mer.)

 

- Le pays des esprits:

Afin de tout savoir de la vie des hommes, Téâ Kanaké décide de connaître la mort. Il entre dans le banian qui est le corps des esprits. En suivant ses racines qui pénètrent aux pays souterrains, il traverse le pays des mort et, en ce ventre maternel, il se transforme.

(lézard et hibou sont messager de la mort, on les trouve dans les cimetières. leur contraire est l'anguille symbole de naissance.)

 

- La renaissance:

Comme les rejets qui renaissent d'un  tronc coupé, Téâ Kanaké, porteur de la continuité de la parole, traverse la roche percée, symbole de la renaissance. Il souffle la Parole dans la feuille du bois de fer, où elle chantera toujours. Grâce à cette parole s'ouvre une ère nouvelle.

( le tricot rayé est l'image du défunt qui veut rejoindre le monde des vivants. Il sort de la mer et laisse sa peau sur la plage en reprenant apparence humaine.)

 

 

 

1 Patrice Godin, des mythes d'origine kanak in Chroniques du pays kanak, tome 3

2ib id.

3 Emmanuel KASHAREROU et Bealo WEDOYE, Guide des plantes du chemin kanak

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